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 i feel so absurd in this life ((romeo))

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Yûki
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Date d'inscription : 29/06/2012

Feuille de personnage
random: ici petit poney

MessageSujet: i feel so absurd in this life ((romeo))   Jeu 27 Juil - 14:08

Romeo Ruthel Eastwood
Personne ne finit dans l'oubli, si quelqu'un l'attend encore ici.

You're human ;
Nom Eastwood
Prénom(s) Romeo Ruthel.
Âge 19 ans.
Surnoms ... Boulet ? Idiot ? Sale type ?
Orientation sexuelle Bisexuel.
Groupe Super Vilains.
Sponsor Laboratoires Carvel&Son.
Ce qu'il pense de la situation à Astrophel Tu t'en fous, ce sont tous des cons, des abrutis, toi compris ; c'est la débandade et en un sens ça te fait marrer, chacun pour sa pomme. Si ça t'permet de faire péter un peu leur joli bonheur.
Métier Chanteur et guitariste d'un groupe de rock + tueur à gages à temps très partiel.
Nationalité Américain.

Maybe, not totally ;
Super-pseudo Creep
Pouvoir Baiser télépathe.
Description du pouvoir Romeo est un type normal. Jusqu'à ce qu'il embrasse quelqu'un. Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, le contact de ses lèvres contre celles de son partenaire connecte leurs deux esprits ; lui peut entendre les pensées de l'autre, l'autre entend les siennes. Une sorte d'échange équivalent, parfois bien gênant... D'autant plus lorsque l'on finit par se ficher des migraines à n'en plus finir si l'on est trop gourmand en baisers. Un jour, peut-être, il contrôlera. Pour le moment, il est infoutu de bloquer ses pensées, autant que celles de son partenaire.
Costume Rien qu'un masque, mi-noir, mi-blanc, qui ne laisse voir que les prunelles de notre brigand. De sa tenue, pas de grand changement ; en mission il s'habille plus sombrement que d'habitude, mais rien pour le protéger véritablement. C'est qu'il s'en fout, au fond, de ce qu'il peut lui arriver sur le terrain.
Gadgets ((pétards)) ; suffisamment puissants pour ressembler à des coups de feu et créer de la panique en plein milieu d'une foule.
((canif)) ; juste pour assurer sa sécurité. C'est toujours rassurant d'avoir un couteau sur soi, ni vu ni connu car repliable et dissimulé dans une quelconque doublure.
((revolver)) ; sans quoi il ne pourrait pas vraiment prétendre effrayer quiconque. Il n'hésite pas à vraiment appuyer sur la gâchette lorsqu'il le juge nécessaire — bien qu'il préfère toujours blesser plutôt que tuer.


Que font ceux qui restent, quand leur peine est plus forte que tout ?

Physique ;
Tu t'agites, tes paupières papillonnent, tes yeux en veulent à la lumière de venir les agresser. Elle inonde totalement la pièce, de par la fenêtre ouverte, d'où s'engouffre un air glacial qui vient faire frémir ta peau presque dénudée. Tu te redresses, difficilement, avec l'impression persistante que ton appartement est en train de tanguer, dangereusement, et celle, pire encore, qu'une famille entière de piverts, oncles et cousins au troisième degré compris, a élu domicile dans ton crâne. Il y a tes fringues, en vrac au pied de ton lit, ou même par terre, et les couvertures les ont rejointes ; tu devais avoir trop chaud, avec tout ça dans le sang. Tu te lèves, lentement, juste assez pour t'assurer de ton équilibre, avant d'avancer vers la salle de bains, dans un coin de ta chambre.

Ton double, auquel tu fais face dans le miroir, t'arrache un rictus amer. Cette dernière nuit un peu trop courte dont tu ne te souviens pas a achevé de souligner ton regard de cernes profondes. Tu soupires, te penches vers ton reflet. Tes pupilles sont encore dilatées, un peu. A peine moins qu'hier soir. Et pourtant, tes prunelles claires sont toujours demeurées plus fines qu'aucunes autres. Tes pères te l'ont déjà dit, ces « yeux de chat » comme ils les appelaient, ça les amusait. Tes doigts se glissent entre les mèches de tes cheveux, les renvoient un peu en arrière. Ils retombent sur ton visage, obstinément. Un de ces quatre, tu les couperas. Mais t'as un peu la flemme, et pas forcément les tunes pour te payer le luxe du coiffeur du coin —tu claques tout ton argent dans une cause moins sympathique, faut dire. Puis tu l'aimes bien, cette coupe à la va-vite, ces mèches inégales, ces coups de ciseaux à l'arrache qui te donnent ton air de voyou. Ça te fait presque sourire d'y songer.

Tu ouvres le robinet, et tu récoltes de l'eau glaciale dans tes mains, réunies en coupe. Ça déborde de ton récipient improvisé, mais tu es intrigué par une trace de coupure sur son majeur. Sans doute un coup de la guitare ; combien de temps as-tu joué hier ? Tu ne sais plus, tout se mélange. Tu te décides finalement, tu passes l'eau sur ton visage ; ça te remet un peu les idées en place, ça t'aide à te réveiller, à reprendre pied avec la réalité. Tu n'attends pas avant de te saisir du peigne à portée de main, et tu démêles un peu cette tignasse de fauve sur ta tête. Blond, châtain clair, tu sais jamais vraiment ce que t'es. Mais ça aussi, t'aimes bien.

Dans ta commode, tu attrapes le premier haut qui te passe sous la main. Un haut noir, près du corps, du genre où plus simple n'existe pas. Tu n'hésites qu'un instant, avant de remonter les manches jusqu'à tes coudes. Tu oses à peine poser ton regard sur toutes les cicatrices qui narrent ton histoire le long de tes avants-bras, et qui sont autant d'appels à l'aide que de jours survécus jusqu'à présent. Certaines sont déjà blanchies par le temps, d'autres plus récentes, encore rouges et boursouflées, quelques unes rouvertes, même, sûrement dans ton sommeil, par le frottement des draps. Il y a aussi les traces d'une aiguille enfoncée à répétition, à peu près toujours au même endroit, dans la pliure de ton coude. Tu soupires, baisses les manches juste assez pour que l'on ne voit pas ces petits points que tu crois visibles à des kilomètres à la ronde. Ils sont trop traîtres, ceux-ci.

Tu enfiles ta veste fétiche, le genre réversible mais dont tu préfères le côté noir, rabats ta capuche sur ta tête, remplis un verre d'eau et y laisses une aspirine se dissoudre. Entre tes doigts, tu tournes et retournes un petit cachet blanc, tout simple, à peine extirpé de son emballage d'aluminium. C'est avec le mélange d'eau et d'aspirine que tu l'avales. C'est mauvais, tu sais. Mais tu t'en fous, t'es plus à ça près désormais.

Caractère ;
Le soir arrive, et comme la veille, tu te donnes en spectacle. T'es sur la scène de ce bar qui vous accueille régulièrement, ton groupe et toi. Les « Fallen Devils », qu'on annonce au micro ; on vous applaudit, et toi tu souris. T'es à la guitare, électrique évidemment ; derrière toi il y a le synthé, le batteur, le bassiste, et puis toi t'es à l'avant, à côté de la chanteuse. Ton ex petite-amie, aussi. Mais c'est un détail, t'en as eu tellement de celles-là, dont tu te foutais totalement au fond. T'as pas eu cette petite étincelle dans le cœur depuis longtemps. Ça n'a pas vexé Olympe ; elle t'a juste pris pour un gay refoulé. Ça t'a fait rire, un peu jaune sur les bords. Au moins, votre groupe n'a pas volé en éclats. T'es toujours là, bien debout au milieu d'eux. Le batteur donne le tempo ; et un, et deux, et un, deux, trois, quatre. Tu grattes les cordes, tu élèves ta voix dans les duos, et puis tu oublies, un peu, rien qu'un moment.

C'est sous les applaudissements que vous vous retirez dans l'ombre, tes potes te tapent dans la main, tu tapes dans la leur. Y'a ce sourire qu'ils aiment bien voir sur ton visage, même s'il ne tardera pas à se changer en un rictus bien différent, sans doute. En sortant, un attroupement se forme, tout autour de vous. Il y a des hommes qui accostent Olympe, et puis toi t'es abordé par quelques donzelles bien remontées, piaillant et riant, se bousculant pour venir jusqu'à toi. L'une te tend un stylo, te demande un autographe ; elle n'a pas de papier, alors elle te demande de l'écrire sur son bras. Tu t'exécutes, avec un rire léger. T'as tellement l'habitude au fond. Mais tu les écartes bientôt, pour rejoindre les autres en un petit troupeau fermé. A cinq, vous grimpez dans la voiture du bassiste, en vous chamaillant comme de bons enfants. Maintenant, ça commence ; maintenant, c'est l'after.

Et ça déraille, comme toujours. Parce que tu ne lésines pas sur les verres, parce que tu bois ceux qu'on t'offre sans savoir ce que l'on y met, parce que tu avales des pilules avec l'alcool qui coule à flot. Tu ne restes jamais sobre bien longtemps, dans ces soirées. Paraît que c'est juste pour s'amuser, mais en vérité tu veux juste oublier. Parce que tu nies toujours, mais t'es un cassé, Romeo. Ou un cas soc', ça marche aussi à ton niveau. T'as pas envie de boire deux coups pour rire un peu plus, t'as envie de te mettre minable, d'avoir les idées tellement dans le flou que plus rien n'existera dans ton esprit demain matin, sinon un voile sombre et sablonneux qu'il te sera impossible de franchir. T'as plus envie de penser, t'as envie d'être suffisamment démonté pour ne plus être dégoûté par toi-même, rien que quelques heures. Chaque fois, c'est le même refrain, tu promets plus jamais puis tu recommences, et l'alcool ne suffit plus.

Alors t'attends que les pilules tournent, t'attends que la poudre vienne à toi, t'attends que la seringue se glisse entre tes doigts. Et tu te démontes un peu plus, tu fais éclater tes neurones, tu te files des nausées et des hallucinations, des chaleurs et des angoisses, des crises de manque quand tu n'as pas fait le plein, mais tu t'en fous ; pour une soirée, t'es à dix mille et t'aimes ça. Un jour, t'en es certain, ça aura ta mort. On a essayé de te faire claquer cette idée dans le crâne, mais rien n'y fait ; tu tiens tellement peu à la vie au fond. T'as arrêté de croire en demain depuis longtemps, t'as craché sur ton passé et tu l'as enterré au plus profond possible, puis ton présent tu le passes à comater. T'as plus grand chose à perdre, tu dis.

T'en es au point où tu sais même pas comment t'es rentré chez toi, c'est peut-être un de tes potes qui t'a raccompagné, qui t'a soutenu dans les escaliers jusqu'à ton appart du troisième étage. Mais maintenant t'as un peu décuvé, t'es redescendu de ton nirvana toxique, et t'es recroquevillé dans un coin de ta chambre, entre le mur et ton lit. Des sanglots secouent tes épaules, tu te sens étouffer, la tête te tourne et tu as un peu trop chaud, un peu trop mal. Y'a cette lame entre tes doigts, tu la laisses tomber au sol, et puis t'enfonces tes ongles dans la paume de ta main. Ça fait un mal de chien, ta connerie. Le sang dessine des sillons macabres le long de ton bras, vient tâcher tes fringues quand sa course s'achève. Tu respires mal, tu t'épuises à te débattre contre quelque chose qui n'existe même pas. C'est dans les larmes et la douleur que tu sombres dans le sommeil ; l'un de ces sommeils lourds, agités et aucunement réparateurs.

Ce soir, comme tous ceux d'avant, tu t'es détruit, tu t'es blessé, tu t'es brisé sur tes propres éclats. Et pourtant, demain, face au monde entier tu souriras, tu riras, tu chanteras la vie et tu lanceras des plaisanteries salaces au vide, tu passeras tes bras autour des épaules d'une femme, tu l'emmèneras dans ton lit, ou tu iras dans le sien, tu diras que tu profites de ta jeunesse alors que tu voudrais la voir disparaître et t'effacer avec elle, comme on dissipe un cauchemar dans les minutes qui suivent un réveil soudain. On te dit bon vivant, lorsque l'on ne te connaît pas vraiment, on te sait dragueur, parce qu'on t'a vu jouer de tes atouts, on te soupçonne malade, de ces maladies de l'âme, mais aussi de toutes celles du corps, de toutes ces saloperies que t'as chopées dans les lits des autres. Demain, tu te feras frapper par Olympe, ou par n'importe quelle autre fille que tu taquineras d'un peu trop près, et ça t'amusera.

Tu joueras, tu miseras des sommes trop importantes sur des jeux auxquels tu perdras forcément, parce que la chance n'est jamais de ton côté, pas plus que la technique pour l'emporter. Tu grimaceras à chaque échelle, à chaque paire de couverts croisés dans une assiette, à chaque chat noir croisé dans la rue ; tu te blottiras contre le petit rouquin ronronnant sur ton lit, tout sourire d'être aux côtés d'un chaton qui ne te portera pas la poisse. Tu riras de rien, de tout, à commencer de toi-même ; t'as fait de l'autodérision et de tes enfantillages ton rempart contre la dureté de la vie. Cette vie qui t'a rendu amer et t'a fait abandonner tes grands espoirs de venir au secours de la veuve et de l'orphelin. Tu l'as compris y'a longtemps maintenant : la vie c'est marche ou crève, tu vis un peu à la troisième personne et par défaut, mais t'avances encore, même si c'est un peu foireux. Et puis demain, t'avanceras encore, même si ce sera toujours aussi foireux.

T'auras l'air heureux, mais finalement ce n'est qu'un masque à porter, un faux sourire à afficher, parce que c'est tellement plus simple de faire croire que tout va bien, plutôt que d'expliquer pourquoi t'es malheureux ; t'es même pas sûr de le savoir toi-même, en fait. Tu feras semblant, comme tout le temps ces dernières années. Tu feras une énième connerie, un jour ; tu retrouveras les murs blancs qui puent les antiseptiques, tu retrouveras ces types à lunettes qui te posent des questions pour savoir si t'es pas taré, t'auras encore des cachets et t'en prendras trop à la fois. Puis ça t'aidera pas. T'es destiné à plonger, Romeo. Romeo, l'amant parfait, l'amant raté, l'échoué, l'épave. Romeo, l'idiot qui se donne encore la peine de faire semblant parce qu'on s'évertue à te sauver lorsque tu voudrais qu'on t'oublie. Romeo, Romeo, à ton avis, combien de temps encore avant la fin ?


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MessageSujet: Re: i feel so absurd in this life ((romeo))   Jeu 27 Juil - 14:15

Histoire ;
Tu ne sais pas d'où tu viens, où t'es né, dans quelle famille, de quels parents ; à peine sous quel nom —Marshall. Romeo Marshall. Mais tu sais où t'as grandi, pour sûr, et c'était pas si loin d'ici, hors de la ville. Ça ressemblait à un château pour tes yeux d'enfants ; c'était en vérité un très vieux presbytère, rénové et agrandi, métamorphosé en un orphelinat accueillant et chaleureux, capable de loger une soixantaine d'enfants tout au plus. Il y avait beaucoup de chambres, avec plusieurs garçons ou plusieurs filles dedans, mais l'on n'y mélangeait jamais les deux genres. Tu n'aimais pas vraiment la nourriture de la cantine, surtout lorsque c'était leur purée de légumes non identifiés, ou bien la journée du poisson, aliment que tu tenais en horreur depuis ton plus jeune âge. Souvent, lorsqu'ils en servaient, tu faisais glisser le tien dans l'assiette de ton voisin, avec cette petite mine dégoûtée. En échange, ton camarade te donnait son morceau de pain. Ça te suffisait, ou pas tout à fait, mais tu t'en contentais. Il faut dire, t'étais pas un enfant difficile à vivre. Tu ne criais pas, tu te couchais quand on te le demandait, tu n'essayais pas de soudoyer les cuisiniers entre les repas pour obtenir de quoi grignoter. T'étais sage, silencieux, voire même un peu trop.

T'avais l'air entouré d'amis, on t'invitait souvent à jouer avec l'un ou l'autre des groupes et, selon les jours, on se battait même pour t'avoir dans son équipe. Tu étais le diplomate, celui qui divisait son temps par deux pour contenter chacun. Tu te sacrifiais un peu, mais tout le monde était heureux, et toi le premier. Tu te sentais aimé, désiré ; et ça détonnait des autres jours. Les jours sans. Les jours sans jeux, les jours sans amour, les jours sans rires ; ces jours que tu passais à fuir les autres, parce qu'ils te couraient après, marqueurs dans les mains pour te griffonner le visage, ciseaux pour t'ôter quelques mèches de cheveux, leurs petites mains pour te taper, leurs petites bouches pour t'insulter. Ils ne connaissaient pas de gros mots bien méchants, mais leurs sottises enfantines leur suffisaient à te blesser. Mais vous n'étiez que des enfants, et les adultes n'y voyaient que du feu à leurs bouilles angéliques, à tes ennemis du quotidien. Tu ne t'es jamais plaint, ça t'allait, ça te convenait ; t'as jamais pleuré en vérité. Tu ne savais pas dire non, ni te défendre. Rapporter aux adultes ? C'aurait été le pire. Alors tu t'es tu, et t'as accepté, t'as enduré. Tu souriais, et tu jouais avec ces mêmes personne, les jours avec.

T'avais huit ans quand ta vie pris un tournant différent. Les enfants allaient, venaient, certains partaient, d'autres arrivaient, et toi tu restais là, comme enraciné dans l'endroit, tel l'était le grand platane dans la cour de l'orphelinat. Ce même platane qu'un matin, on vint couper et dont la souche laissée là devint le nouveau jeu de plusieurs gamins. Tu te sentis triste pour cet arbre, qui avait toujours été là, qui recouvrait le sol de feuilles rougeoyantes, la mauvaise saison venue, et qui faisait comme un abri contre la neige et la pluie lorsque l'on se plaçait en dessous. Ils l'avaient enlevé, et c'était comme s'ils avaient enlevé un petit bout de toi du même coup. Tu la trouvais vide, cette cour, tout à coup. Cette cour, de laquelle on t'emmena loin, quelques semaines plus tard. Parce qu'il y avait ce couple, que tu avais déjà vu venir plusieurs fois. C'étaient deux hommes, mais tu avais lu leur amour mutuel dans leurs yeux. Ça les avait fait rire que tu viennes les voir, leur demander « Vous êtes amoureux même si vous êtes des garçons ? » Ils t'avaient répondu, d'un oui amusé, et t'avaient chacun ébouriffé les cheveux. Tu leur avais parlé un peu, à chaque fois que tu les voyais. Et puis, un jour, ils t'ont pris à part, en compagnie du directeur de l'établissement. Tu serais incapable de te souvenir exactement de ce qu'ils t'ont dit, mais tu sais qu'ils t'ont parlé d'avoir deux papas, de devenir une famille, d'être leur fils. Et tu te souviendrai toujours de tes larmes, de ton oui étouffé par un bonheur que tu ne compris pas tout à fait ce jour-là.

T'es monté dans leur voiture, et t'as vu pour la première fois le paysage se transformer derrière la vitre. Tu découvrais des territoires qui t'étaient inconnus, et du haut de tes huit ans, c'était la chose la plus fascinante qui soit que de changer d'endroit. La route fut un peu trop longue à ton goût, ce n'était pourtant qu'une petite heure jusqu'aux quartiers d'Haylen, mais tu mourrais d'épuisement en arrivant. Et tu te découvris le mal des transports, aussi. Tu ne pu donc véritablement prendre connaissance de ton nouveau logis que le lendemain, une fois tes yeux bien ouverts et tes souvenirs de la veille rendus clairs dans ton esprits. T'étais dans une petite chambre sympathique, aux murs bleus, les draps de ton lit assortis et quelques jouets sur des étagères, et dans une malle grise qui avait retenu ton attention dans un coin de la pièce. Et puis, c'est quand l'un de tes pères est venu te chercher que tu as découvert tout le reste : leur petite cuisine, leur salon moyen, leur chambre à eux, plus grande que la tienne et avec un lit immense selon tes petits yeux d'enfants. La salle de bains, que tu découvris dés lors plus en détails puisque l'on t'entraîna dans la douche. Pendant ce temps, tu discutais avec ton père. Lui, c'était Santiague, et son chéri, Marvel. Ça te plaisait bien, ces deux prénoms, qui finirent pourtant écorchés en Marl et Sante. Même en grandissant, tu ne te défis jamais de ces deux surnoms, qui avaient été totalement adoptés. Et toi, t'étais leur petit Romeo, Ruthel de ton deuxième prénom, né comme un Marshall mais à présent devenu un Eastwood. T'aimais bien. Romeo Eastwood ; ça sonnait bien.

T'as pas commencé l'école tout de suite ; t'es resté à la maison pendant trois ans, avec un professeur à domicile qui te faisait l'école, et tes deux pères qui t'aidaient pendant leur temps libre. Marvel, il avait un pouvoir « carrément trop cool », comme tu disais à chaque fois qu'il s'en servait pour te divertir un peu entre les leçons. Il faisait l'éviter les objets, il les manipulait dans l'air sans même entrer en contact avec eux, et c'était fichtrement drôle à tes yeux. Tu lui demandais chaque fois de recommencer, et c'était ta récompense lorsque tu terminais tes exercices. On t'avait dit de garder le secret, et tu t'y es toujours tenu. Pour sûr, t'étais un petit garçon qui n'avait qu'une parole, à l'époque. Et qui apprenait très vite, aussi.

De ce fait, à tes onze ans, tu entras au collège sans souci aucun. On te fit passer un test de niveau, comme tu n'avais pas fait l'école élémentaire, et tu obtins de hauts résultats sans difficultés. De là, tu te fis une place parmi les élèves de tête de classe, pas tout à fait au sommet mais bien au dessus du peloton des moyens et des cancres. T'étais plutôt bon dans les raisonnements mathématiques, un peu moins en sciences, mais t'excellais déjà quand il s'agissait d'écrire de belles phrases, des rimes, tu ordonnais aux mots et ils sonnaient en rythme. Tu te démarquais par ta plume, on appelait « talent » que ce que tu définissais jamais. Tu faisais concurrence à celle de la petite Margaud, Margie pour les intimes, qui te surpassait toujours cela dit. En plus, elle était jolie, et puis première en tout de toute façon. Elle te fascinait, mais elle t'agaçait un peu, aussi, avec son petit air supérieur et sa clique de pestes. Mais quand même, elle avait ce quelque chose qui te forçait à la regarder en classe, de biais. Elle et son visage dégagé, ses cheveux peignés et tirés à quatre épingles par une maman soucieuse. C'était « Miss Parfaite » dans ta bouche, et tout le monde avait bientôt adopté ce surnom après que tu l'eus prononcé la première fois. Il parvint même à ses oreilles à elle, et ce furent les tiennes qui souffrirent de ses cris outrés. Ça te fit rire plus qu'autre chose, qu'enfin elle se défasse de ce masque impénétrable qui t'énervait tant.

De là, elle qui t'ignorait superbement jusqu'à présent te prêta soudainement un intérêt à la limite du ridicule, te prenant de haut plus encore qu'elle ne pouvait le faire avec d'autres. Elle n'aimait pas tes chaussures, elle n'aimait pas ta coiffure, elle n'aimait pas ton sourire. Tu t'en fichais un peu, elle était comme les gamins de l'orphelinat, mais en moins pire. « Elle est bête, Miss Parfaite. » que tu minaudais, le soir, en rentrant chez toi. Attablé à tes devoirs, tu racontais ta journée à Santiague, comme Marvel ne rentrait de son travail qu'un peu plus tard, quand toi et ton autre père étiez déjà en train de cuisiner le dîner. Il n'y avait que le jeudi qu'il terminait plus tôt, et était déjà rentré quand tu arrivais. Tu profitais de ces instants privilégiés ; ça ne te dérangeait pas d'avoir deux papas, puisqu'ils t'aimaient tant, autant que tu le voulais, autant que tu en avais besoin.

Ça aurait pu continuer sur cette petite voie bien paisible, si n'était pas venu le temps où les enfants doivent à leur tour remplir de petits papiers d'informations à l'école, du genre qui demandent le nom du père, de la mère, leur emploi respectif ; ces feuillets un peu trop conventionnels qui ne laissent pas la liberté aux familles d'être un peu hors-normes. T'as levé la main, sans savoir que ce serait la première grande erreur de ta vie. « Madame, si on a deux pères on fait comment ? » Il y eut un silence, et puis quelques murmures. Une remarque fusa, un « ça dépend, c'est qui qui joue la femme ? » qui te figea sur place, et te fit te recroqueviller sur ta chaise, pendant que la professeur remettait sagement le garnement à sa place. Instinctivement, en croisant les regards que l'on coula sur toi toute la journée, tu compris que les choses seraient plus compliquées, à l'avenir.

Et ça n'y manqua pas. On se mit à rire de toi dans les couloirs, dans ton dos, on te montrait du doigt dans la cour, comme pour dire « regardez, c'est le garçon aux deux papas ». Les gens n'ont jamais aimé ce qui est différent, et t'étais comme une bête de foire pour ces enfants à papa et maman. Parce qu'il n'y avait jamais une femme en tailleur et bien peignée qui venait te chercher à la sortie des cours, mais toujours un homme en costard sortant du bureau, ou un autre qui revenait de ces dernières heures d'études en médecine, on te regardait tout à coup d'une autre façon. Tu n'étais plus Romeo Ruthel Eastwood, tu devenais : le fils de deux hommes. Et ça dérangeait, parce que ça n'était pas commun. Forcément, ce fut toi qui en fit les frais ; on refusa soudainement de s'asseoir à tes côtés en cours, on évita de répondre quand tu adressais la parole à quelqu'un, on se chuchotait quand tu prenais la parole. Alors, tout doucement, peu à peu, tu te fis plus discret, plus silencieux. Même en connaissant la réponse, tu t'évertuas à ne plus lever la main. La place obstinément libre à tes côtés devenait la chaise réservée à ton sac.

Tu avais tout de même conservé quelques amis, que tu ne croisais que pendant les changements de salle entre les cours, ou à la récréation, au réfectoire aussi, où tu mangeais avec eux. Parmi eux, y avait Olympe ; cette gosse qui avait été la première à te parler dés le premier jour, cette gamine autoritaire, plus petite que toi et qui s'imposait pourtant tellement plus, cette enfant qui était de ceux qui semblent faire la loi de leur petit monde, celle qui toisait tes bourreaux d'un œil mauvais, saisissait ton bras et t'entraînait loin d'eux en lâchant des « laisse, ils sont trop bêtes » d'un ton si dédaigneux qu'elle te faisait rire. C'étaient les moments où tu te sentais un peu mieux, pas forcé de te taire et capable d'être toi-même. Ils savaient —elle savait, celle que tu appellerais bientôt meilleure amie—, eux aussi, que t'étais le fils adopté de deux pères, mais ça ne les dérangeait pas. Ça les fascinait tout au plus, et ils trouvaient ça même mignon pour certains. Tu respirais mieux à leurs côtés. C'était une bouffée d'air frais, avant de replonger dans le calvaire étouffant des salles de classe, où aucun regard posé sur toi n'était innocent et désintéressé. Et ça te faisait mal, même si tu ne l'admettais pas vraiment.

Tu quittais un peu moins ta chambre, et tu racontais avec un peu moins d'entrain tes journées, quand tu rentrais. On soupçonnait un début de crise d'adolescence ; après tout tu grandissais, au fil des années tu approchais du lycée. Il y avait des jours où tu sortais, tôt l'après-midi pour revenir quand la nuit commençaient déjà à s'installer. Tu passais des heures avec tes quelques amis, tu appris à grimper sur un skate avec l'un d'entre eux, qui ne se retint jamais de rire à chacune de tes chutes. Tu n'appris que quelques bases avant d'abandonner, parce que ça n'était vraiment pas pour toi. Tu préférais rester assis sous l'ombre de l'arbre qui trônait au bord du skate park, en compagnie des quelques allergiques de la planche à roulettes à tes côtés, à observer les pratiquants. Et puis, parfois, tu dormais chez eux, ou plutôt tu veillais avec eux, des heures durant, sur les consoles de jeux ou rien qu'à discuter. Ça te plaisait, cette liberté, cette impression d'exister auprès de ceux que t'aimais. Tu t'éloignais un peu de tes pères, mais vous ne perdiez jamais vraiment la complicité qui vous faisait rire aux éclats tous les trois, dés que l'occasion se présentait. En vérité, dés que tu quittais l'enceinte du collège, tu étais heureux.

Être méprisé de tes camarades, d'année en année puisque tu côtoyais toujours les mêmes, ça eut au moins l'effet de te plonger plus sérieusement dans tes études. Réviser, ç'avait le mérite de t'empêcher d'écouter les autres débiter leurs conneries sur tes pères. T'avais même pris dans la gueule qu'en étant un fils de gay, toi, tu ne serais jamais mieux que ça. Comme si c'était une erreur, une anomalie que d'aimer les garçons. Mais toi, pourtant, t'étais pas amoureux. Pas d'une fille, même pas d'un garçon. De personne, tout simplement. Mais on t'avait catégorisé homosexuel quand même. Ça les faisait marrer, et t'y pouvais rien. Tu balançais des « vos gueules » de temps à autres, mais ça n'était jamais suffisant. T'étais si faible face à eux, dans le fond.

Arrivèrent tes quatorze ans et, avec eux, une guitare électrique, offerte sans que tu l'aies vraiment demandée à tes pères. Tu n'en étais pas moins ravi ; à tes yeux, c'était un cadeau inestimable, en plus gravé à ton nom. C'était à toi, rien qu'à toi, et c'était le gage d'un avenir dans la musique. Si tu en vivrais ? Tu ne savais pas, tu n'y pensais même pas. De toute façon, il te fallait d'abord apprendre à jouer, et tu le fis par toi-même, grâce à des essais ratés, et puis internet. Internet, cette chose qui t'était encore quasiment inconnue, à cette époque, qui te servait au mieux pour apprendre les ficelles de ton instrument — dont tu obtins bientôt une fausse jumelle de type acoustique —, au pire pour les devoirs scolaires ennuyeux, ceux où ils faut analyser une peinture vieille de plusieurs siècles ou d'autres choses du même acabit. Mais tu t'y pliais, avec une minutie loin du compte, mais qui te permettait tout de même d'obtenir des bonnes notes. Finalement, tu t'étais un peu détaché de l'apprentissage de tes leçons pour te concentrer sur celui de tes partitions. C'était mal, mais tu t'en foutais un peu ; quand tu jouais tu te sentais vivre autrement, un peu. Ça te faisait du bien. Alors tu jouais, tu jouais fort la journée, et puis tu mimais les mouvements dans ton lit le soir avant de t'endormir. Quelquefois, lorsque Olympe s'invitait chez vous, que ce soit prévu ou à l'improviste comme elle en avait pris l'habitude — à force de côtoyer tes pères, elle avait fait de votre petite maison paisible la sienne, dans laquelle elle allait et venait sans l'inquiétude d'être jamais mise à la porte — tu lui jouais quelques accords, elle élevait sa voix et tu y joignais la tienne. Tu jouais, chantais, tu vibrais ; elle à tes côtés, tu brillais.
Bientôt, et sans trop t'en rendre compte, tu devins une sorte de petit prodige autodidacte, et c'était bien la seule chose qui ne te demandait pas d'effort considérable pour exceller.

T'avais quinze ans quand les choses dérapèrent à nouveau.

Pourtant, quinze ans, c'est l'âge de tous les bonheurs, l'âge des premières conneries, l'âge où l'on essaie la clope, l'âge où l'on sort, l'âge où l'on aime. L'âge où l'on croit aimer à en crever, qu'on tombe et qu'on se relève malgré tout. Mais tu pensais pas aimer, après tout t'étais habitué à être la risée, et c'était tellement gravé en toi maintenant que tu n'entendais ni ne voyais plus rien. Tu rasais les murs, tu gardais le regard fixe, tu ne t'arrêtais qu'une fois ton groupe d'amis habituels rejoint. Là, c'était un peu plus facile, tu respirais un peu mieux, ça t'allait. Tu demandais pas grand chose de plus sinon qu'un petit instant de paix ; ça n'était pas une paix véritable et sans accroc, mais ça te convenait, c'était suffisant pour te faire sourire, et pour de vrai. Mais il y eut ce garçon, ce garçon et ses sourires, ce garçon et sa voix, ce garçon qui t'effleurait la main dans les couloirs, ce garçon qui t'adressait des regards par dessus son épaule en cours. Tu te méfiais, au début, parce que c’était trop étrange, trop bizarre pour que tu te laisses berner dés le début. Mais, peu à peu, il a su se faufiler au delà de tes soupçons, il s’est imposé dans ta tête et a pris une place un peu plus importante que tu ne l’aurais cru, que tu ne l’aurais voulu. Vous sortiez ensemble, quelques fois et de plus en plus souvent, mais vous jouiez le jeu de l’insouciance. C’était secret, pour les autres mais surtout entre vous ; c’était à qui flancherait le premier.

Et c’est toi qui as flanché, un jour que vous étiez occupés à vos révisions, à la bibliothèque municipale. Tu as soufflé son nom, et puis tu t’es penché au dessus de la table. Tes lèvres sont venues rencontrer les siennes et, pendant une seconde, ce fut la chose la plus merveilleuse que tu n’aies jamais connue. Celles d’après, il se passait quelque chose d’étrange, quelque chose qui prit le pas sur tout le reste et provoqua un brouhaha étrange dans ta tête. Il y avait comme un fil de pensées qui, tu en étais déjà certain, ne t’appartenait pas, et qui venait s’infiltrer entre les tiennes. Ça soufflait des « pari gagné », « fils de tafioles », « répugnant », « sale monstre », c'était un mélange de surprise et de dégoût, un bourdonnement désagréable qui emplissait ton crâne. Tu n’as pas compris, non, tu n’as pas compris d’où ça venait, encore moins pourquoi c’étaient ces mots cruels et blessants que tu entendais. C’est ton instinct qui t’a soufflé que le seul coupable se trouvait face à toi, et que c’était à un menteur que tu avais offert premier amour et premier baiser. Il avait l’air choqué, lui aussi. De quoi ? De la rage soudaine qui luisait dans tes yeux, sans doute. Ou peut-être pas. Tu n’as pas cherché à comprendre, tu lui as craché à la figure, tu as hurlé un « connard » avant de t’enfuir, loin de la bibliothèque, sous le regard tout à la fois outré et décontenancé des adultes. Tu t’en foutais, tu t’en foutais totalement, et le ciel pouvait s’effondrer que tu t’en foutais aussi. C’était ton cœur qui était blessé cette fois-ci, et les premières fêlures sont toujours celles que l’on croit être les plus insurmontables.

Ce fut la première fois que tu te sentis aussi seul, perdu et déphasé. Tu ne pensais pas, avant, que l’on puisse se jouer de sentiments humains de la sorte, que l’on puisse briser des cœurs sans considération aucune. Encore moins que l’on puisse piétiner une âme meurtrie, encore et encore. Pourtant, entre les murs de ton établissement scolaire, c’était ce qu’il se passait : t’en ramassais encore plus qu’avant. T’étais devenu le bizarre, l’anomalie, t’avais fait la connerie d’aimer un garçon qui n’en avait rien à faire de toi, qui s’était joué de ce que tu ressentais, et t’en payais le prix fort, sans vraiment savoir pourquoi on t’en voulait tant d’être simplement tombé amoureux. Tes « amis » t’ont lâché — sauf Olympe, que t'avais fini par considérer, tes pères aidant, comme ton inséparable —, alors t’as arrêté de sortir, peu à peu. Tu t’es isolé, d’abord avec ta guitare, puis juste sur internet. T’as découvert les forums, les salles de chat, et ça te faisait du bien de pouvoir parler à des personnes qui, face à toi, n’étaient rien d’autres qu’un tas de pixels sans nom et sans visage. Il n’y avait que des pseudos, parfois des avatars, s’ils n’avaient pas laissé la silhouette informe qu’arboraient ceux qui ne désiraient pas en changer.

T’as passé des nuits entières à traîner sur ces chats, à discuter avec des dizaines de personnes dont les pseudos ont fini par t’être familiers. Ils connaissaient un peu de ta vie, savaient tout de ton dernier malheur, ta première peine de cœur ; et toi tu savais qui venait de se faire plaquer, qui avait un père alcoolique, qui venait de perdre son chien. C’était devenu ta routine : tu faisais semblant, en cours, de ne rien entendre, tu rentrais en faisant un bout de chemin avec Olympe, tu goûtais, et puis tu t’enfermais dans ta chambre avec ton ordinateur. Tu ne t’en détachais plus, c’est que c’était si facile d’être un peu mieux par internet. Ton cercle d’amis virtuels te plaisait bien, ils étaient tous sympathiques, et originaux à leur façon, t'aimais ça. Mais il y eut cette fille, un jour, une nouvelle sur le réseau paraissait-il. « Nirvana » ; c'était son pseudo et, en peu de temps, tu découvris aussi qu’il s’agissait de son véritable prénom. Ça te fascinait, que l’on puisse donner un tel nom à sa fille. C’était beau, à tes yeux. Bien plus qu’un type de tragédie mort par amour ; c’était tellement con, ça. Aussi con que c’était étrange, la vitesse à laquelle Nirvana et toi avez sympathisé. C’avaient été quelques nuits blanches sur le chat, à l’écrit ou, bientôt, en conversations audiovisuelles, c’avaient été un échange de numéro et des textos toute la journée durant, et même la nuit, bien souvent, lorsque tu fermais ton ordinateur sans trouver le sommeil pour autant. Tu ne savais pas passer une journée sans elle, elle t’attirait comme un aimant, et pourtant, elle te répugnait plus que n’importe qui, n’importe quoi d’autre.

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Parce que Nirvana, elle avait dix-sept ans, et Nirvana, elle était étrange. Elle posait des questions pas raccord ; son premier réflexe n’avait pas été de te demander ton prénom, mais plutôt si tu savais pour combien de personnes tu valais quelque chose. Ton silence l’avait fait rire, et son rire t’avait dérangé. T’aurais peut-être dû la planter là dés le premier appel, mais t’as pas eu la force de le faire. T’as pas eu la force de lui dire que tu ne voulais déjà plus que vous vous parliez. C’est qu’il y avait ce quelque chose dans sa voix, ce quelque chose qui te donnait envie de rester là, de l’écouter parler jusqu’à ce qu’elle s’en rende incapable, jusqu’à ce que tes oreilles en crèvent d’entendre celle que tu aurais dû repousser. Sa voix, elle était bizarre, un peu trop aiguë, un peu trop cassée, ça sonnait un peu faux et ça te donnait presque le vertige. C’est qu’elle allait mal, Nirvana. Elle consultait, Nirvana. Dans la bouche des médecins, c’était une dépression nerveuse ; dans celle de ses parents, c’était juste une crise d’adolescence un peu tardive. Mais dans la sienne, c’était pire que tout. Dans sa bouche à elle, c’était le mal du monde qui l’avait contaminée, et qui la tuait à petit feu.

Tu pensais qu’elle exagérait, que ça ne pouvait pas être tant, qu’elle était un peu paumée et qu’elle voulait de l’attention. Mais elle t’a montré ses bleus, ceux que son petit ami lui faisait chaque fois qu’il s’énervait. Chaque frustration, c’était sur elle qu’il s’en soulageait. Chaque échec, c’était elle qui en subissait le contrecoup. Elle te disait qu’elle se sentait comme violée lorsqu’il voulait lui faire l’amour. T’essayais de comprendre, mais ça t’échappait un peu, tout ça. T’y croyais pas vraiment, c’était trop… trop. Trop gros. Trop immonde. Trop tout.

Et puis un jour, t’as reçu cette pièce-jointe. T’étais en cours quand t’as senti ton téléphone vibrer contre ta cuisse ; tu savais qui c’était, parce qu’il n’y avait qu’elle pour t’écrire pendant les heures où tu n’étais pas tout à fait censé pouvoir lui répondre. Mais ce jour-là, t’as fait la connerie de regarder sous la table ce dont il s’agissait. Tu l’as vu, la peau blanche d’un bras, balafré de parts et d’autres, le sang qui suintait de nouvelles plaies encore ouvertes. T’as eu envie de vomir à ce moment-là. T’as dû réagir un peu trop excessivement, et avec trop peu de discrétion, parce que le professeur est arrivé t’arracher ton appareil des mains. Heureusement, il n’a pas vu. Mais tu n’as jamais pu répondre à Nirvana ; tu n’en aurais jamais eu le courage de toute façon. Elle n’a jamais reparlé de cette photo prise à la va-vite. Elle a fait pire encore. C’est devant toi, en conversation audiovisuelle une nuit, qu’elle s’est ouverte. Ça saignait tellement que la tête t’a tournée, violemment. « Arrête », tu lui as dit, mais elle n’a fait que rire. « Arrête », tu as répété, lorsqu’elle s’est mise à jouer avec une boîte de cachets, en te demandant à toi, à ton avis, combien de pilules il lui faudrait pour qu’elle s’endorme définitivement. « Arrête », tu as soufflé en pleurant lorsqu’elle en a avalé toute une poignée. Elle n’a jamais arrêté. Alors, tu as fermé ton ordinateur, avec suffisamment de violence pour qu’il s’éteigne et que tu le croies bon à jeter.

Lorsque tu parvins à le rallumer, quelques jours plus tard, Nirvana était toujours là. Vivante. Blême. Pleine de rancœur, dirigée contre toi cette fois-ci. Elle t’a fait pleurer, tu lui en voulais d’être aussi cruelle avec l’adolescent de quinze piges à peine que t'étais alors. Elle te dégoûtait, elle te répugnait, elle te révulsait. Et, pourtant, une part au fond de toi avait fini par la trouver fascinante. Il y avait cette chose en toi qui avait pris forme, cette chose que l’on appelle obsession, et que tu pris pour de l’amour, ou quelque chose de semblable. Elle t’obnubilait, elle t’obsédait, parce qu’elle était bizarre et différente, parce qu’elle était cassée, parce que ce qu’elle faisait était immonde et te tordait les boyaux à tous les coups. T’étais faible, tellement faible face à elle, face à Nirvana et cette attraction, ce pouvoir qu’elle avait sur toi. Elle te tuait à petit feu, te soufflait des idées noires à l’oreille, et toi tu ne remarquais obstinément rien. Tu ne voulais pas la croire mauvaise pour toi, alors même qu’une partie de ta conscience le savait. Mais tu ne voulais pas le voir, pas accepter. C’était devenu ta Nirvana, même si parfois, t’espérais encore être capable de la jeter, sans jamais oser ne serait-ce qu’essayer. En moins de temps que tu ne l’aurais cru, et contre toute logique, toute raison, t'étais devenu comme incapable de te séparer d’elle.

La chose se confirma lorsque vos conversations vous menèrent à découvrir le peu de distance qui vous séparait finalement l’un de l’autre. Ce n’était que le prix d’un billet de train, et c’était elle qui avait de l’argent, alors elle qui viendrait, sans rien dire aux adultes. Ses parents, ils étaient habitués à ses fugues régulières, t’avait-elle dit. Tant qu’un jour, elle ne reviendrait pas, et qu’ils mettraient bien plus de temps à s’en rendre compte que de quelconques parents normaux. On la retrouverait, ils perdraient la garde, elle serait mieux loin d’eux. Tu n’étais pas de son avis, mais tu n’osais jamais la contredire. Tu avais l’air d’un pauvre pantin à la botte d’une femme un peu plus vieille que toi et à qui tu te sacrifiais, corps et âme, sans contrepartie aucune. Le prix à payer, à ce moment-là, tu ne le connaissais pas encore.

Tu l’attendais, là, sur le quai de la gare. C’était la première fois que tu te retrouvais dans un endroit aussi bruyant. Tu n’aurais jamais cru qu’il puisse exister un espace si réduit avec tant d’agitation, de joies et de larmes réunies en un seul et même lieu. On se disait au revoir, à bientôt, ou bon retour, nous t’attendions. Ça s’enlaçait, ça s’embrassait, ça se faisait des signes, et tu te sentais comme un peu étranger à tout ça. Tu as même songé à t’en aller, loin, à rentrer chez toi et à t’y enfermer pour le restant de tes jours. Et puis, le train s’est arrêté ; et puis, les portes se sont ouvertes ; et puis, tu l’as vue. Elle était là, si belle avec ses longs cheveux bruns, bouclés, négligés, ses mains tatouées, ses bras cachés, son sourire étrange et un peu faux. Elle s’approcha, tu fis de même. Vous vous regardiez, droit dans les yeux, mais vous avanciez avec un tel mécanisme et si peu d’empressement que l’on aurait pu croire que vous ne vous connaissiez ni d’Eve ni d’Adam; Il fallut que vous ne soyez plus qu’à un souffle l’un de l’autre pour que vous sembliez vous ranimer. Vous n’avez pas échangé un seul mot. Tu t’es penché vers elle, tu l’as embrassée. Et ça a recommencé. Mais c’était différent. Y’avait comme une petite chanson dans ta tête, soudainement, une comptine d’enfant. Quelque chose qui parle d’amour et de bonheur. Et puis, tout à la fois, un grand vide, un froid intense, et des pensées mornes, sombres, des idées de mort et de sang, des coups, un petit ami qui la tuerait s’il savait. Tu t’es détaché d’être, le souffle court. T’as reculé, sans rien comprendre. Elle aussi, avait l’air choqué. Comme il l’avait été avant elle.

Et vous vous êtes embrassés, encore et encore, et peu à peu t’as compris que ça venait de toi, que ces pensées que t’entendais, c’était pas les tiennes mais celles de ta partenaire. T’avais eu raison, avec ce type qui s’était joué de toi ; aujourd’hui tu comprenais un peu mieux comment c’était possible, pourquoi il avait paru perturbé, lui aussi. Nirvana entendait tout ce à quoi tu pensais ; tes doutes, ton obsession, tes peurs, ce don qui t’effrayait et qui, elle, l’amusait, lui plaisait. Cette fois-ci, c’était elle qui était fasciné par toi. Ça la faisait rire, de t’embrasser. Et pas que. Vous étiez encore au milieu de la foule quand sa jambe s’est glissée entre les tiennes, provocante, et ô combien frustrante. Elle a capté ton regard, et t’a entraîné dans son sillage jusqu’aux sanitaires. C’est là que t’as couché, la première fois : dans les toilettes publiques d’une gare, sur son manteau qu’elle avait étalé par terre. Ça avait quelque chose de dérangeant ; savoir où est-ce que vous étiez, vous interrompre dés que la porte s’ouvrait, reprendre lorsque l’intrus s’en retournait dans le brouhaha extérieur, retenir vos halètements, réprimer ton désir de l’entendre souffler ton prénom à ton oreille, accepter la frustration de quelques instants au nom de cette discrétion à laquelle il vous fallait vous tenir. Ça n’était pas la première fois que tu espérais, ça n’était pas comme tu l’avais imaginée dans tes fantasmes, mais c’était avec Nirvana, alors ça t’allait.

Mais l’heure avait passée, il te fallait rentrer. Tu ne voulais pas, parce que rester avec elle était tout ce dont tu avais envie. Tu avais passé un long moment, dans les toilettes, à caresser les horribles blessures de ses bras, les bleus qui marquaient son corps. Tu avais déposé des baisers sur chacun d’entre eux, et tes lèvres étaient aussi venues effleurer la peau déchiquetée par ses lames. Tu avais, sans le vouloir, cueillit une goutte de son sang. Il était presque amer, amer comme le regard qu’elle posait sur le monde, depuis ce que tu devinais être… longtemps. Trop longtemps pour celle que tu plaçais sur un piédestal un peu trop haut pour elle.

Nirvana non plus n’a pas voulu repartir. Alors, tu as pris des risques. Tu l’as ramenée chez toi, tu as négocié avec tes pères pendant de longues minutes, en la présentant comme une camarade d’école. Ils n’étaient pas totalement dupes, ils savaient qu’une romance se profilait dans l’air ; mais ils ignoraient que cette fille n’était pas tout à fait celle qu’ils pouvaient imaginer. Ils acceptèrent tout de même, l’installèrent dans la chambre d’amis, adjacente à la tienne. Elle était là, juste à côté, et pourtant elle te manqua plus que jamais, une fois la maison plongée dans l’obscurité. Tu ne parvins pas à trouver le sommeil, préférant fixer le plafond et l’imaginer dormir, de l’autre côté de la cloison. Il était déjà bien tard lorsque la porte s’ouvrit. Il ne te fallut même pas lever la tête pour comprendre qu’il s’agissait d’elle. Son petit corps à l'air fragile se glissa contre toi sous les couvertures, et elle te parut plus frêle que jamais à cet instant. Elle t’embrassa, tu l’embrassas, vous vous embrassèrent pendant longtemps encore, vous amusant de ce que ça provoquait, dans vos têtes respectives, avant qu'un début de migraine ne vous saisissent. Et puis, le sommeil vint vous cueillir au vol, vous poussa dans les bras de Morphée, Nirvana au creux des tiens.

La lumière du jour qui filtrait entre tes volets vint t’arracher du sommeil, difficilement. Tu nageais en plein rêve ce matin-là, Tu étais dans ton lit, la fille que t'aimais à tes côtés. Tu n’imaginais rien de mieux, à cet instant-là. La seule chose que tu pouvais craindre, c’était la surprise et l’éventuel agacement de tes pères s’ils vous prenaient en flagrant délit. Ça te passait bien au dessus, ça aussi. C’aurait pu être parfait ; c’aurait dû être parfait. Mais ça ne l’était pas, ça ne l’était plus lorsque tu te penchas sur Nirvana pour la réveiller d’un baiser et qu’elle ne cilla pas, lorsque tu l’embrassas à nouveau sans plus de résultats, et sans qu'aucune de ses pensées ne filtre au travers de ton esprit ; un bourdonnement tout au plus, un vertige soudain, du vide et du froid. Tu t’étais mis à la secouer par l’épaule, tout doucement, mais ça n’avait rien changé, un peu plus fort et rien de plus. Alors, tant pis, tant pis pour les conséquences, pour les engueulades, pour les punitions ; t’as gueulé : « MARL ! SANTE ! VENEZ, VENEZ VITE ! » Tes hurlements ont déchiré le silence de l’appartement, mais ça non plus, ça n’a pas réveillé Nirvana. Ils sont arrivés en trombe, et toi tu pleurais. « Elle se réveille pas, elle veut pas se réveiller, elle veut pas, elle… elle... » Marvel t’a tiré dans ses bras, pendant que Santiague composait le numéro des urgences.

Tentative de suicide aux cachets, apparemment. Coma. Risque qu’elle ne se réveille pas, donc. Ça t’a foutu un coup. Tu ne connaissais pas vraiment tous ces trucs-là, mais tu savais qu’à essayer de se suicider, on pouvait y arriver. Surtout si on le voulait vraiment. Elle le voulait vraiment. Et toi, toi… Toi, tu te sentais trahi. Pendant un moment, tu t’étais senti plus fort que ça, plus fort que le mal qui la rongeait, pendant un laps de temps tu t’étais senti capable de la relever, de porter le poids de ses douleurs sur tes épaules, de l’aider à avancer. T’y as cru, pour de vrai et plus que jamais, mais finalement ça n’était que du toc, et ça venait de se briser sous ta chaussure. C’est là, pendant cet entre-deux durant lequel Nirvana demeurait entre la vie et la mort, que tu t’es blessé pour la première fois. T’as volé le canif de Santiague, et puis tu t’es barré, tu t’es enfoncé dans une ruelle que personne ne fréquentait, t’as relevé ta manche et puis t’as posé la lame sur ton bras. T’as pas osé, pas tout de suite ; t’avais peur d’avoir mal, mais ça bouillonnait trop à l’intérieur de toi. Alors, tout d’un coup, t’as tranché. Pas trop non plus, ça coulait à peine. Mais tu t’étais coupé, et rien qu’un peu c’était déjà signer ta condamnation à recommencer.

Nirvana s’en est tirée. Elle a voulu te voir, voulu que tu lui parles, voulu s’excuser, peut-être. Tu ne lui en as pas laissé l’occasion. Là, debout à côté de son lit d’hôpital, tu as préféré baisser les yeux, et lui lancer un « Je ne veux plus te voir. » plutôt que de l’affronter, plutôt que de lui laisser une seconde chance. T’as préféré sauver ta seule peau plutôt qu’essayer que sauver la sienne avec. C’était tiré à pile ou face, et t’as perdu. Violemment.

Son suicide, réussi cette fois, tu l’appris quelques semaines plus tard.

Tu l’avais jetée, alors ça n’aurait pas dû te heurter, te secouer autant. Elle était au bord du gouffre et tu l’y avais poussée, une bonne fois pour toutes. C’était pas ta faute qu’elle s’était échouée sur les rochers tranchants du contrebas, s’y était fracassé le crâne et tous les os, s’était déchiré les chairs et avait abandonné la vie. Ce jour là, et tous les suivants, tu t’es filé la gerbe. T’avais la nausée constamment, des vertiges, les larmes qui te montaient aux yeux sans être capable de te laisser aller à pleurer ; tu refusais de voir quiconque, Olympe y compris. Et puis, t’as explosé ; ton ordinateur, tu l’as brisé sur le rebord de ton bureau ; ton téléphone, tu l’as éclaté contre un mur. Ça te répugnait trop, tout ça, ça te rappelait ce bonheur éphémère tout autant que malsain que t’avais connu, et qui t’avait laissé hagard, perdu, rongé par quelque chose que tu ne savais même pas nommer. On t’a calmé, on t’a rassuré, on t’a consolé, et pourtant le soir, tu t’es à nouveau servi de ce canif que tu n’as jamais rendu. C’est devenu ton rituel, c’était ce trait supplémentaire chaque jour, une punition quotidienne, un échappatoire régulier à toutes ces questions sans réponses dans ton crâne. Ça allait un peu mieux quand tes bras souffraient. Mais ça revenait, toujours plus fort ; alors toi aussi, tu attaquais plus fort, tu taillais plus fort, tu coupais plus fort. Tu détestais ça, et pourtant tu recommençais à chaque fois, parce qu’il n’y avait que ça qui fonctionnait.

Tu t’es mis à fréquenter les mauvaises personnes, ces types qui planent un peu trop souvent, qui sortent tous les soirs, arrivent avec les yeux rouges en cours. C’est eux qui t’ont fait boire tes premiers verres d’alcool, qui t’ont lancé des défis, des jeux alcoolisés. Avec eux, t’as appris à te mettre minable, à boire jusqu’à perdre le compte, à faire des descentes jusqu’à ce que tout remonte et que tu finisses la soirée dans les toilettes, consommer jusqu’à ne plus être capable de différencier le goût des alcools ni de quoique ce soit d’autre. T’avais été un peu raisonnable, au début, tu mangeais et tu ne buvais qu’à petite gorgée. Puis manger, t’avais oublié, et puis boire à petite gorgée, ça t’ennuyait. Olympe a vite saisi que quelque chose clochait, elle venait avec toi quand tu l'invitais et assistait à ta déchéance, impuissante ; elle gueulait, elle te secouait, elle t'a même frappé quelque fois, et ça n'a jamais rien changé. T’as fait le con, tu t’es démonté avec plusieurs grammes dans le sang, plus d'une fois. Ça t’a pas suffit de te défaire la tête, de te défaire le foie, il a fallu que tu souilles ton corps. Tu dansais contre les donzelles aussi alcoolisées que toi, et tu te laissais entraîner dans leur chambre, sur un canapé, à même le sol ou contre un mur, tu t’en foutais, n’importe où t’allait. T’étais déchiré, de toute façon, qu’est-ce que t’en avais à foutre ? Elles étaient belles, elles t’offraient un peu d’affection le temps d’un orgasme. T’es aussi passé par le lit de quelques hommes, et tu n’en gardes qu’un souvenir un peu trop flou. Ça te convient ; t’en as vraiment rien à faire.

T’avais même pas dix-sept ans quand t’as fumé, autre chose que du tabac, ce à quoi tu avais toujours refusé de toucher. T’avais même pas dix-sept ans quand tu t’es piqué, la première fois, avec la même aiguille qui tournait de main en main. C’était complètement con, et t’as eu de la chance de ne pas te retrouver avec le VIH dans le sang. Mais ouais, t’étais con, tu planais à dix mille, ça t’allait, alors tu pensais pas au reste, tu pensais pas aux conséquences. T’avais arrêté de réfléchir, de toute façon t’étais sans cesse trop démonté pour en être vraiment capable.  

Mais ça se voit, un type drogué, mais ça se voit, un type démonté. Tes pères ont fermé les yeux un instant, parce qu’ils pensaient que tu buvais juste, que tu fumais juste une fois de temps à autres en soirée ; ils ont eu ton âge avant toi, et s’éclater ils l’ont fait aussi. Pour eux, ça n’était qu’une passade, un besoin de s’évader, de se trouver. Olympe n'osait pas leur dire, de peur de trahir tes secrets si honteux — peut-être qu'elle aurait dû ? Ils n’imaginaient pas que c’était à ce point. Ça aurait pu continuer ainsi, si un soir, Marvel ne t’avait pas surpris en train de te blesser, avec une lame retirée d'un rasoir, à défaut d’avoir retrouvé ton canif. Il te l’a arrachée des mains, il a appelé Santiague, il a appelé les urgences pendant que toi, des cachets dans le sang, le sang sur les poignets, tu perdais connaissance. Tentative de suicide. Pour toi, ça a été l’internement. Ça n’étaient que quelques semaines — deux mois et demi, en vérité —, mais c’étaient quelques semaines de trop en compagnie de types aux regards étranges, de femmes hystériques, d’hommes qui voulaient tout savoir de toi. Tu voulais partir, alors t’as fait semblant d’aller mieux pour qu’on te laisse sortir.

T’as replongé, quelques jours après.  

Pendant près d’un an, tu n’as fait qu’alterner entre la maison, avec un Marvel et un Santiague des plus inquiets, des plus soucieux, des plus protecteurs, qui surveillaient tes moindres faits et gestes, une Olympe qui cherchait ta compagnie en même temps qu'elle la craignait, qu'elle la fuyait auprès d'une gosse de votre âge que tu ne supportais pas, que t'avais prise en grippe dés qu'elle te l'avait présentée, et l’hôpital ; pire : l'hôpital psychiatrique, avec les fous, les timbrés, les tout juste bons à lier. Ça, c’était surtout quand t'essayais de te foutre en l'air, et que ça foirait. Mais il y avait aussi les séjours que tu faisais à cause d’overdoses — plus ou moins volontaires —, ou de symptômes qui y ressemblaient un peu trop ; d’autres fois tu t’es contenté d’un coma éthylique, et il a fallu te faire monter en urgence dans une ambulance. Il y a aussi toutes ces fois où on t’a forcé à passer des examens, pour s’assurer que les infections que tu chopais dans tous les lits, quand t’étais trop minable pour te souvenir qu’il fallait te protéger, n’étaient que bénignes, sans danger pour ta vie. Chaque fois, t’en ressortais vainqueur.

Le seul truc qui t’a un peu sorti la tête de l’eau, c'est Olympe, le jour où elle est venue frapper à ta porte, avec le prénom de cette fille, sa meilleure amie que tu ne supportais pas, à la bouche. Elle avait eu l'idée du siècle, Olympe, et elle avait embrigadé l'autre gamine dans son délire. Maintenant, guitariste et bassiste à elles deux — t'avais tout à coup compris que l'autre méritait peut-être un peu plus d'intérêt que tu ne lui en avais accordé jusque là —, elles cherchaient à former un groupe, paraissait-il, et il leur manquait un deuxième guitariste, chanteur si possible — et un batteur, détail. Elles — enfin, elle, Olympe — avaient pensé à toi. T’étais pas trop chaud, au début. Être sur le devant de la scène, c’était franchement pas un truc qui te tentait. Mais t’as cédé, pour les beaux yeux de ton inséparable. Elle t’a fait tourner la tête, et c’est comme ça que t’as cédé face à ses insistances. T’es devenu le petit ami d'Olympe et, du même coup, le guitariste des Fallen Devils. « C’est ringard, comme nom. » que t’as sorti la première fois. Puis tu t’es habitué, et ça te plaît bien finalement. Vous avez placardé des petites annonces dans la ville, réservé un petit encart dans le journal, et même sur internet, pour dégoter un batteur. Ce fut l'histoire de quelques semaines encore avant que vous vous lanciez, tous les quatre — sur la scène d'un bar d'Hiawatha qui avait bien voulu de la présence d'un groupe d'amateurs sur sa scène. C'était pas grand chose et pourtant, t'as découvert le trac, l'impatience, l'excitation, t'as vibré sur scène, quand
tu jouais, quand tu chantais, quand la chaleur de la foule qui vous regardait, intriguée, puis tout à coup comme ensorcelée se mettait à danser sur vos sons. Enfin, tu t'es senti exister de nouveau.
Et pourtant, même ça n’a pas empêché les soirées alcoolisée, enfumées, les conneries, les taillades, les urgences et l’hôpital psychiatrique.

Ce petit manège t’a finalement lassé. A dix-huit ans, t’as claqué la porte. T’as pris trois fringues, ton canif volé finalement retrouvé, tes restes de drogue, tout ton matériel pour t’auto-détruire, tes maigres économies, tes acoustique — t'avais laissé l'électrique dans la salle de vos répétitions — et puis tu t’es barré. Rien qu’un « A plus, p’pas. » et rien d’autre, avant que la porte ne se referme dans ton dos. T’es parti, au hasard, profitant de tes quelques pièces pour te nourrir, pour louer une chambre d’hôtel, pour payer quelques trajets en bus, sans jamais trop t'éloigner du coin où vous répétiez, du coin où vous jouiez tous les cinq — vous aviez finalement ajouté un synthé à votre groupe, parce que c'avait été comme une évidence lorsque vous l'aviez rencontré, avec Olympe — et sans jamais avouer à aucun d'entre eux que t'avais nulle part où loger. Mais les ressources se sont épuisées, et t’as découvert ce que c’était que de dormir dans le froid, que de voler pour manger. Ça n’a duré qu’un petit mois, petit mois et demi tout au plus. Jusqu’à ce que l’on vienne t’aborder, et qu’on te ramène dans un endroit plus rassurant, plus accueillant que la rue un jour d’hiver. « Laboratoires Carvel&Son ». T’as quelque chose de spécial, qu’il t’a dit, le type. Et puis t’avais la carrure parfaite du délinquant, du petit mec blasé de la vie. « Terroriste », qu’il a dit en riant, un peu. Faire péter leur petit monde plein de paillettes, ça te bottait bien. C’était pas vraiment ton objectif pourtant, au début. Mais ce monde t’a usé jusqu’à la corde. T’as que dix-neuf ans, et t’es déjà à bout. Alors tu t’en fous, maintenant, du monde et des gens ; tu t’en fous parce que tu crèveras, et dans pas si longtemps. Tu couperas trop profond ou tu te tireras une balle avec l’arme que ton sponsor t’a confiée. T’as pas encore réfléchi à comment tu te foutras en l’air. Mais ça arrivera, et bien assez tôt. Ouais, tu te buteras, un jour.

Mais en attendant, tu vas t’amuser un peu avec ce monde qui t’a trop entamé.
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